Marc-Alain Ouaknin à Metz, le 23 septembre

12 septembre 2012

Dans le cadre des Journées Européennes de la Culture Juive, Marc-Alain Ouaknin, rabbin, auteur, philosophe et professeur sera présent à Metz le 23 septembre à 15h30 à l’Hôtel de Ville pour une conférence intitulée « Mais pourquoi donc Dieu rit il en regardant l’homme qui pense ? Réflexions sur l’humour juif et l’art de lire aux éclats »
Publication récente augmentée : « La Bible de l’humour juif », Ed. Michel Lafon.

Interview de Marc-Alain OuakninMarc Alain Ouaknin

- Comment est né, dans votre parcours, cet intérêt pour le sujet de l’humour juif ?

Je crois que cela a commencé très tôt, en fréquentant la synagogue. Mon père fut d’ailleurs grand-rabbin ici même à Metz pendant une quinzaine d’année de 1975 à 1988. La synagogue est un lieu très convivial. C’est un lieu qui invite à la lecture publique, à lecture en commun, à lecture et à l’étude. Certes on y prie, mais c’est aussi un lieu où l’on parle, de tout et de rien, où l’on parle pour le plaisir de partager et d’être ensemble. Ceux qui fréquentent les synagogues savent que c’est là que l’on a les bonnes informations, les dernières et les plus importantes.
C’est là que l’on entend les meilleures blagues, les plus récentes, c’est là, souvent, qu’elles naissent pour se transmettre et prendre leur envol.
Ce que pourrait illustrer cette histoire :

Au cours d'une réunion très sérieuse entre Itzhak Rabin et Bill Clinton, ce dernier se penche tout à coup vers son interlocuteur israélien et lui demande en aparté:
- Dites-moi, Rabin, entre nous, comment se fait-il que vous les juifs soyez toujours au courant de tout avant tout le monde, ce qui fait que vous réussissez toujours mieux dans les affaires?
Rabin réfléchit quelques instants puis répond:
- Je vais vous le dire: quand les juifs se rendent à la synagogue, le Chabbat, c'est pour prier, oui, mais aussi et surtout, pour se rencontrer et faire leurs affaires. Tout se passe à la synagogue, croyez-moi.
Clinton décide immédiatement de se rendre incognito à la synagogue dès le prochain Chabbat. Déguisé en juif, fausse barbe, chemise blanche, costume, kippa et chapeau, il se rend le vendredi soir dans l'une des nombreuses synagogues de la grande ville. Le silence religieux qui y règne le surprend, mais il patiente. Au milieu de l'office, les fidèles ne semblent pas plus animés qu'à son début. Le président se penche alors vers son voisin et lui chuchote:
- Quelles sont les dernières nouvelles?
Le voisin:
- Chhhhh! Il paraît que Bill Clinton va bientôt arriver!!

Il y a une socialité de l’humour comme il y a une socialité du livre. L’humour rassemble et permet l’échange, le mouvement d’une parole, une communauté d’esprit, une circulation du langage, de l’expression, d’un lexique, d’une humeur, d’une compréhension de soi et des autres, une mise à distance de soi et des autres…

Mais il y a encore d’autres raisons qui expliquent mon intérêt pour l’humour. Très jeune, c’est-à–dire dès la classe de seconde je me suis mis à lire l’œuvre de Freud. Et je fus immédiatement frappé par la proximité qui existait entre les techniques d’interprétation psychanalytiques (des rêves en particulier et des lapsus) et l’interprétation talmudique des textes bibliques. Il y avait là la même façon de considérer le langage comme un matériau que l’on peut travailler, triturer, forcer, respecter d’abord, couper, inverser, malaxer, etc.
Cette proximité c’est confirmé dans le livre de Freud Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient qui, d’ailleurs, analyse un grand nombre de blague juives ! Bref, m’est alors apparu avec clarté et évidence que l’interprétation des textes était une forme de « lecture aux éclats », expression que j’ai retenue pour en faire un concept majeur de ma réflexion.

- Mais vous n’êtes pas que rabbin, vous êtes aussi philosophe. Le rire est-il une question philosophique ?

Oui, je crois que c’est une véritable question philosophique. Une des plus profondes. Le rire est une chose philosophiquement très sérieuse, Bergson nous l’a rappelé dans son célèbre petit essai justement intitulé « le rire », un véritable classique au sens où Hemingway définissait ce terme : « Un livre dont tout le monde parle et que personne n’a lu ! » Je pense aussi à Charlie Chaplin, ce philosophe qui fit toujours l’étonnement de Vladimir Jankélévitch de ne pas être au programme de l’agrégation.
J’aime à me souvenir aussi de ce rire inaugurale de la philosophie, de ce rire de la servante de Thrace que rapporte Platon: « Thalès étant tombé dans un puits, tandis que, occupé d’astronomie, il regardait en l’air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à rire et à le railler à mettre tellement d’ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu’il ne s’apercevait pas de ce qu’il avait devant lui et à ses pieds. » (1)

Anecdote importante car elle souligne que la philosophie possède aussi une vigilance critique par rapport à elle-même. Socrate poursuit l’anecdote en commentant : « La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certaine en effet qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait même pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir. Tu comprends, je pense Théodore ; ne comprends-tu pas ? (2) »

Vigilance face au risque d’oublier la terre, le sol ferme de la concrétude des choses et des êtres. Vigilance critique face à la métaphysique quand celle-ci veut s’imposer dans l’oubli de l’éthique !

- Quelles sont pour vous les principales caractéristiques de l’humour juif ?

Vaste question !
L’humour juif, c’est d’abord l’impossibilité de penser, comme dit Antonio Lobo Antunes «sans contradictions, véhémences, remords, sans cette forme de fureur indignée d’un buisson ardent qui jette les idées et les émotions les unes contre les autres dans une exaltation perpétuelle. »
L’humour juif c’est surtout un certain rapport à la vérité. Une vérité plurielle qui supporte des contradictions, des oppositions, des façons non logiques de penser. Une façon de penser la vérité qui ouvre à la liberté. Je crois que le plus simple est l’illustrer par des histoires qui parfois, il faut le préciser, sont juives dans l’esprit mais universelles dans la forme :

« Un Maître rendait la justice entre deux plaignants devant ses disciples. Au premier qui exposait son cas, le juge, après une longue réflexion, décida de donner raison. Mais quand le deuxième eut fini de plaider, le juge lui donna aussi raison. Aux disciples qui s'étonnaient, le Maître, après une nouvelle réflexion, répondit:
- vous avez aussi raison. »

Ou sous une autre forme:

Des disciples viennent rencontrer un grand maître. A chacun il pose la même question :
-Es tu déjà venus ici ?
- Non répond le premier disciple
- Qu’on lui donne une tasse de thé ! dit le maître.
- Es-tu déjà venus ici demande-t-il à un second disciple ?
- oui ! répond le disciple
- Qu’on lui donne une tasse de thé ! dit le maître.
Et ainsi de suite toute la journée…
Un disciple plus ancien qui se tenait auprès de lui, étonné du comportement de son maître lui demanda :
- maître ! Comment cela se fait-il que quelque soit la réponse des disciples tu leur offres une tasse de thé ?
- Qu’on lui donne une tasse de thé ! dit le maître.

L’humour juif est comme une œuvre d’art. « Il ne relève pas de la catégorie de l’utile. Si l’on veut juger de sa valeur, on doit donc se demander non à quoi il peut servir, mais de quel automatisme de penser il nous délivre (3) ! »

- Pour que le lecteur se fasse une idée concrète de l’humour juif, quelles sont les personnes connues du grand public qui pratiquent l’humour juif ?

Il ne faut pas être juif pour faire de l’humour juif ! Raymond Devos qui n’était pas juif, est pour moi l’un des meilleurs représentants d’un certain humour juif. Son « Comment identifier un doute avec certitude ? » reste pour moi une des grandes questions de la philosophie, de l’humour, et de l’humour juif !

- Pour finir, une citation ou une histoire drôle qui résume pour vous l’humour juif ?

En plus de toutes celles que je viens de vous raconter ?

- Oui, une dernière pour la route !

D’accord ! Connaissez-vous la différence entre « filer à la juive » et « filer à l’anglaise » ?
-... ?? Non !
- « Filer à l’anglaise », vous ne dites rien et vous partez ! « Filer à la juive », vous dites que vous partez, et … vous restez !


Platon, Théétète, 174 ab. Voir, La Pléiade, 1950, Tome II, p. 132, traduction, L. Robin.

Platon, ibid.

Alain, cité par Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, Stock, Flammarion, 2009, p. 19.


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